EditorialÎlot de propreté : le lyrisme du sac poubelle

Îlot de propreté : le lyrisme du sac poubelle

Tout est parti d’un îlot de propreté. J’avais naïvement imaginé quelque chose de propre. Une oasis de civisme, un archipel de tri sélectif. Peut-être un carré végétalisé, un banc, trois arbustes, une fontaine à eau, des oiseaux qui chantent et, avec un peu de chance, un panneau expliquant comment la municipalité réinventait le vivre-ensemble. Au minimum, quelque chose qui sent bon le gel hydroalcoolique et l’eau de Javel. Que nenni ! En réalité, cette locution surprenante désigne le lieu où l’on rassemble les poubelles. Avec les surmulots à la place des oiseaux, les sacs qui débordent, le verre brisé, les cartons mouillés, le matelas abandonné et, les bons jours, le sommier qui va avec : une véritable nature morte municipale. Je pensais à un endroit bucolique au sein de la cité. J’ai découvert une langue. Et j’ai tiré le fil…

L’endroit le plus sale s’appelle désormais propreté

L’expression est admirable parce qu’elle ne décrit pas ce qui est là. Elle décrit ce qui devrait en résulter. L’endroit est sale, certes, mais oubliez donc cela ! Sa fonction officielle est de produire de la propreté : il devient donc un îlot de propreté. La réalité a beau protester en débordant sur le trottoir, le panneau, lui, ne bouge pas.

Le procédé est simple. La langue ne nomme plus la chose telle qu’elle apparaît. Elle nomme la chose telle qu’elle devrait fonctionner, quitte à désigner parfois son contraire. Ce n’est plus seulement un nom : c’est un programme. Le réel reste sur le trottoir ; le vocabulaire, lui, a déjà été nettoyé.

Quand les problèmes baissent d’un ton

Tout n’a cependant pas besoin d’être inversé. Il suffit parfois de baisser la température des mots. Un retard dans le ramassage devient une perturbation ponctuelle de la collecte. La suppression d’une tournée, une adaptation des fréquences de passage. Le retrait d’un conteneur, une évolution de l’implantation des points de collecte. Contrairement à la poubelle, le vocabulaire ne déborde plus. À la place, tout est perturbé, adapté ou réorganisé.

Dans le domaine des déchets, le tas de sacs abandonnés au pied d’un arbre devient un dépôt non conforme. Le canapé éventré sur le trottoir est un encombrant non déclaré. S’il revient tous les quinze jours, il devient un dépôt sauvage récurrent. À défaut de supprimer le problème, on lui donne au moins une nomenclature — à renseigner dans un formulaire en attendant le Cerfa dédié, évidemment.

L’euphémisme administratif ne nie pas nécessairement les faits. Il les met à distance. Il arrondit les angles, atténue les odeurs et transforme un trottoir encombré en légère anomalie de collecte.

Quand le sac-poubelle devient un flux

L’étape suivante consiste à prendre quelque chose de parfaitement compréhensible et à le faire entrer dans la gestion. Les habitants ne jettent plus leurs ordures. Ils participent à la gestion des flux de déchets. La poubelle enterrée devient un point d’apport volontaire, lieu où chacun vient déposer ce qu’il veut, quand il veut, mais surtout à côté. Le camion ne ramasse plus des sacs. Il traite des volumes selon une fréquence de collecte définie par un plan de tournée. On ne trie plus simplement ses déchets : on participe à une collecte sélective.

À hauteur d’habitant, il y a un sac, une odeur, une distance, souvent un débordement. À hauteur d’organisation, il y a des flux, des capacités, des zones, des apports et des procédures. Ce n’est pas exactement faux. C’est simplement beaucoup plus propre vu d’en haut.

La technicisation produit ainsi un curieux miracle. En effet, elle transforme une expérience concrète, parfois brutale, en objet de pilotage. Le désagrément se dissout dans un indicateur de satisfaction ; l’attente devient un délai ; l’impossibilité, une contrainte capacitaire.

Quand tout arrive sans que personne n’agisse

Puis les personnes disparaissent. Quelqu’un jette. Quelqu’un ne ramasse pas. Quelqu’un décide de déplacer les conteneurs. Mais la phrase administrative préfère dire qu’un dépôt a été constaté, qu’une collecte n’a pu être assurée ou qu’une réorganisation du dispositif est mise en œuvre.

L’agent s’efface, le substantif s’installe et la responsabilité disparaît. Il n’y a plus de décision, mais une orientation ; plus de personne qui attend, mais seulement un usager ; plus de plainte, mais un signalement.

Quand la poubelle déborde, on encourage donc le signalement citoyen. Quand quelqu’un pose un réfrigérateur à côté, il commet un geste incivique. Quand deux personnes viennent expliquer le tri, ce sont des ambassadeurs du tri. La sensibilisation des usagers peut alors rappeler, affiche plastifiée à l’appui, que déposer un réfrigérateur sur le trottoir ne constitue toujours pas une contribution à l’économie circulaire. La poubelle est désormais participative, pédagogique et citoyenne. Allons, plus qu’un comité de pilotage et la boucle sera bouclée !

Tout va mieux, surtout dans le vocabulaire

Une fois le réel euphémisé, technicisé et débarrassé de ses acteurs, il reste à le rendre positif. La réduction du nombre de tournées devient une optimisation de la collecte. Le retrait de conteneurs, une modernisation du dispositif. La fermeture d’une déchèterie, une rationalisation du maillage territorial. Et l’éloignement du point de dépôt, une nouvelle organisation de proximité.

L’endroit où tout le quartier doit désormais se rendre pour jeter ses sacs devient ainsi une zone de collecte optimisée. Optimisée, certes. Mais pour qui ? Pour le camion ? Pour le budget ? Pour le nombre de tournées ? Pour l’habitant qui traverse trois rues avec son sac qui fuit ?

La langue technocratique aime beaucoup les améliorations dont le bénéficiaire reste à déterminer. Elle ne se contente plus d’adoucir la contrainte : elle lui attribue les couleurs du progrès.

Exact, mais vu de biais

C’est peut-être là le plus grand paradoxe : ces formules peuvent être techniquement exactes. Une poubelle enterrée est bien un point où l’on apporte ses déchets (plus par obligation que par volonté). Une tournée supprimée peut effectivement optimiser un budget. Des conteneurs retirés ici peuvent être regroupés ailleurs. La phrase dit quelque chose de vrai tout en escamotant l’essentiel pour celui qui la subit.

Car l’habitant, lui, ne vit pas une optimisation de la collecte. Il marche plus loin avec son sac de déchets.

Il ne constate pas une perturbation ponctuelle. Il voit les déchets s’accumuler.

Il ne bénéficie pas d’une adaptation des fréquences. Il attend plus longtemps le passage du camion.

La formule éclaire le fonctionnement de l’organisation tout en laissant sa conséquence essentielle dans l’ombre.

Je n’ai peut-être pas compris comment un amas de poubelles pouvait devenir un îlot de propreté. Mais je lui dois au moins une chose : m’avoir ouvert les yeux sur ce néoparle. Une langue qui ne ment pas toujours, mais qui choisit soigneusement de quel côté regarder.

Jean-Eudes SANSON
Jean-Eudes SANSONhttps://www.droit-compta-gestion.fr/
Fondateur de Droit-Compta-Gestion.fr (alias DCG.media) et d'Entreprendre-Maintenant.fr, je suis titulaire du DSCG (Diplôme Supérieur de Comptabilité & de Gestion) et d'une certification de Développeur en Intelligence Artificielle (IA). Parallèlement à mon engagement professionnel, j'ai fondé DCG.media pendant mes études. Ce site internet est né de ma conviction que la meilleure manière d'apprendre est d'enseigner, ainsi que de ma passion pour le numérique et l'éducation. Je suis aussi formateur et interviens en tant qu'expert indépendant dans différents organismes où je peux fusionner mon expertise acquise au sein des entreprises que j'ai pu fréquenter avec mes compétences en analyse de données et en gestion d'entreprise.