Les jours de manifestation, on découvre au mobilier urbain des usages imprévus. Une barrière devient barricade, une poubelle change de fonction. Les urbanistes, eux aussi, transforment la rue à leur manière. Ils commencent par donner aux choses un autre nom.
Une rue éventrée pendant dix-huit mois n’est plus une rue éventrée. Elle est en cours de transformation. Les barrières, les marteaux-piqueurs, les déviations, les commerçants qui ne voient plus passer les passants mais les pelleteuses, les automobilistes qui cherchent depuis vingt minutes comment rentrer chez eux : tout cela accompagne un réaménagement temporaire.
Temporaire est un mot merveilleux : il permet de ne jamais préciser combien de temps.
Trois palettes, quatre plots et une stratégie
Le mobilier urbain possède son propre lyrisme. Des bancs, des abribus et des potelets restent du mobilier urbain. Mais disposez quelques blocs de béton, trois jardinières, des palettes peintes et une bande jaune, et vous obtenez du mobilier tactique.
Un espace vide que personne ne savait vraiment comment utiliser permet d’opérer une activation de l’espace public. Une salle polyvalente devient un tiers-lieu. On peut toujours y faire un peu de tout, mais désormais, on y crée du lien, des synergies et du vivre-ensemble. Une installation prévue pour quelques mois (mais encore présente des années plus tard) relève de l’occupation temporaire de l’espace public.
Trois graminées dans un bac en bois constituent un traitement paysager ; ajoutez une animation pour enfants avec deux poules et un lapin et vous obtenez une ferme urbaine pédagogique. Tant pis pour ces pauvres bêtes si, à quelques mètres, des transformateurs électriques grésillent jour et nuit.
Après les îlots de propreté, voici les îlots de fraîcheur : une quinzaine d’arbres plus ou moins grands, promus au rang de forêt urbaine. Les arbres n’ont pas grandi, mais le vocabulaire a pris de la hauteur.
Le sommet reste peut-être la désimperméabilisation pour lutter contre la bétonnisation et l’artificialisation : enlever du bitume pour remettre de la terre. Le concept est réel, l’objectif défendable, et le mot si majestueusement technique qu’on imagine aussitôt une opération nécessitant dix-sept ingénieurs, alors qu’un enfant muni d’une pelle comprendrait le principe. La renaturation de la ville peut alors commencer : il faut parfois beaucoup de travaux pour rendre à la nature un peu de la place qu’on lui avait prise.
Plus le geste est banal, plus le vocabulaire devient savant.
Quand les habitants deviennent des flux
Une rue fermée devient une modification des conditions de circulation. Les commerçants qui perdent leurs clients subissent une évolution des flux piétons. Quant aux riverains excédés, leurs réclamations alimentent les remontées d’usagers. À l’échelle du territoire, on ne compte plus seulement des habitants : on étudie des bassins de population et des bassins d’emploi. Le tout devient parfaitement lisible. Les gens, un peu moins.
Dans cette langue, personne ne ferme vraiment la rue, personne ne perd de clients et personne ne se plaint. Il n’y a plus que des conditions de circulation, des flux et des remontées d’information.
Les habitants sont toujours dans le quartier. Pas toujours dans les phrases qui le décrivent.
Les lieux, eux, perdent parfois leurs qualificatifs. Il existe des quartiers dans toutes les villes. Pourtant, lorsqu’on parle des quartiers, il est rarement question du Quartier latin ou de Saint-Germain-des-Prés. Même chose pour les banlieues, dont Neuilly-sur-Seine semble parfois exclue. Quant aux cités, le mot qui pouvait désigner une ville entière évoque désormais souvent quelques ensembles d’immeubles.
Les qualificatifs ont disparu. Pas les sous-entendus.
Et puis il y a les territoires. Les responsables politiques s’y rendent, les politiques publiques s’y déploient et les dispositifs y sont expérimentés. Curieusement, Paris semble ne jamais en faire partie.
Quand le chantier devient un projet de ville
Des immeubles sont démolis, des habitants relogés et des rues condamnées ? Le quartier bénéficie d’une opération de renouvellement urbain. Le renouvellement viendra plus tard.
Une chaussée supprimée, des trottoirs déplacés et des arbres replantés deviennent une requalification urbaine. Une voie automobile disparaît ? C’est de l’apaisement de la voirie au bénéfice des mobilités douces. Le quartier devient trop cher ? Il connaît une revitalisation, voire une gentrification. Logements, bureaux, restaurants, terrasses et livraisons s’empilent dans le même pâté de maisons ? Voici la mixité fonctionnelle, dans des quartiers mixtes conjuguant de multiples usages. La diversité, par précaution, est annoncée deux fois.
Ces expressions ne sont pas forcément fausses. C’est précisément ce qui les rend intéressantes. Elles décrivent souvent de véritables politiques publiques. Mais elles déplacent le regard : la suppression d’une voie n’est plus racontée comme une perte pour certains usages ; elle devient le moyen d’un apaisement. Le chantier n’est plus ce que vous subissez pendant dix-huit mois ; il est ce que la ville sera censée devenir au dix-neuvième.
La langue ne nie pas la contrainte. Elle la raconte depuis le futur où tout se sera bien passé.
Le piéton sécurisé, mais pas nécessairement heureux
On peut aussi décrire une situation avec exactitude tout en laissant de côté l’essentiel. Lorsque le piéton longe une palissade, contourne un trou, traverse sur une plaque métallique puis change trois fois de trottoir, il bénéficie d’un cheminement piéton sécurisé.
C’est peut-être vrai : quelqu’un a prévu un chemin, des barrières et des panneaux. Mais ce que la formule dit du dispositif ne raconte pas ce que vit celui qui doit l’emprunter.
L’urbanisme possède ainsi une remarquable capacité à transformer le béton en ambition, le détour en parcours et la contrainte en transformation. La rue reste fermée. Mais, puisqu’elle est en cours de requalification, il serait presque inconvenant de se plaindre avant l’inauguration.